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Le combat pour la justice sociale passe par le concret

L’éclairage de Manu Bodinier, co-fondateur d’Aequitaz

« Le local peut être un refuge face à l'impuissance ressentie au niveau national, européen et mondial. » Cela fait cinq années que Manu Bodinier et son équipe oeuvrent concrètement en faveur d’une plus grande justice sociale à travers l’association AequitaZ. C’est sur le terrain que ce grenoblois entend « développer le pouvoir d’agir et la créativité de celles et ceux qui vivent des situations de précarité. » Parmi les actions innovantes entreprises par le collectif qui compte une vingtaine d’adhérents et trois salariés, on retrouve le Parlement Libre des Jeunes ou les collectifs de chômeurs Boussole pour que les personnes changent leur vie et transforment les politiques publiques qui les concernent. « Nous travaillons entre le politique et le poétique », explique cet artisan de justice sociale. « Le tout en tissant le fil du pouvoir et le fil du sens. »

« Le local peut être un piège »
S’il semblerait qu’avec l’impulsion du débat présidentiel, bon nombres initiatives citoyennes ont vu le jour depuis quelques mois à travers le pays, Manu Bodinier reste prudent quant à « l'affirmation d'une société civile autonome de l’État. » « Le "local" peut être un piège et un "bocal" comme on en blaguait dans les années 1980 dans la sphère du développement local », avertit le quadragénaire. « Il s'invente une multitude d'initiatives citoyennes mais cela ne doit pas nous détourner des problèmes structurels qui sont posés par les transformations managériales de l'État, par des formes de marchandisation de la protection sociale ou d'évitement de l'enjeu écologique. La citoyenneté n'existe réellement que dans un Etat de droit et un environnement préservé des destructions imposées par une certaine forme de capitalisme financier et spéculatif. »

« L’absence de choc émotionnel face au FN me marque dans ma chair »

Actif sur le terrain isérois, Manu Bodinier n’en abandonne pas moins la politique nationale et ses travers qu’il observe avec inquiétude. Ce fût notamment le cas quand Marine Le Pen a été annoncée au second tour face à Emmanuel Macron, le 23 avril dernier. « L’absence de réaction unanime face au score du Front National qui gagne 3 millions de voix par rapport à 2002 m’interpelle », lâche-t-il. « C'est comme si on s'était collectivement habitués à une idéologie fondée sur la haine de la différence. Cette absence de choc émotionnel, de réaction indignée pour adopter des postures stratégiques, me marque dans ma chair. L'hiver vient et nous regardons ailleurs. »

« Agir d'une manière qui ressemble à la société qu'on souhaite voir advenir »
Pourtant, le militant lutte depuis toujours pour combler ce fossé qui s’élargit, élection après élection, entre une jeunesse mal représentée et des institutions convalescentes. Le monde de l’association est d’ailleurs particulièrement touché par ce phénomène. « Je vois plusieurs raisons à cela », analyse-t-il. « Tout d’abord, les premières institutions intégratrices étaient celles du monde du travail. L'identité sociale était avant tout une identité professionnelle. Or, pour un grand nombre de jeunes des catégories populaires, ce lien et cette identité ont disparu ou s'est délité car les contrats sont courts et précaires. Plus haut dans l'échelle sociale, l'accès à l'emploi est plus facile et le ressentiment moins grand. » En outre, le co-fondateur d’Aequitaz pointe cette accélération causée par les effets incontrôlés du numérique et du marché. « Cela mine le processus de reconnaissance réciproque qui est fondamentalement lent », estime-t-il. « Il suppose l'intégration d'une singularité dans une communauté. Or, toutes institutions qu'elles soient économiques, médiatiques ou politiques ont du mal à trouver ces formes et à prendre ce temps de la rencontre. »

Des actions concrètes au quotidien

Face à ce déclinisme ambiant, Manu Bodinier brandit le concret face au flou. « Nous cherchons à articuler des droits et des formes de reconnaissance à d'autres formes d'activités que l'emploi rémunéré », propose l’Isérois. « Mais surtout, on cherche à agir d'une manière qui ressemble à la société qu'on souhaite voir advenir. Le tout en prenant le temps, en mêlant poésie et politique, humour et ambition, le haut et le bas de l'échelle sociale, avec de l'apéro et des temps de travail, de la rigueur intellectuelle et des formes d'actions engagées… » Par exemple, lors des Parlements libres de jeunes, « on n’hésite pas à faire la cuisine ensemble à partir de produits locaux et bios. On prend toujours du temps pour raconter nos vies, être attentifs à nos émotions, à travailler à partir d'un poème ou d'un conte tout en agissant concrètement. » Parmi ces actions concrètes, ils accompagnent organisent des discussions entre des chômeurs et Pôle Emploi, accompagnent autrui pour sa demande de RSA ou rédigent un guide des droits des jeunes avec la police.

Pour cette année 2017, Aequitaz planche sur deux chantiers : l'organisation d'une marche "des pierres et des coquelicots" avec des membres des collectifs de chômeurs dans la Drôme pour le 21 septembre et la poursuite d’un travail de carrefour de savoirs afin de définir les lignes politiques d'une protection sociale qui soit plus solidaire.