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La représentation politique en état d'urgence

"Voter? Pourquoi? Il n'y a aucun candidat pour me représenter!". Cette phrase, nous sommes nombreux à l'entendre ou, pour certains, la prononcer. Elle a beau sembler anodine, elle souligne un désintérêt croissant des Français pour les élections. Les récentes affaires n'arrangent en rien ce triste constat. Si la présidentielle apparaît moins touchée par l'abstention que les autres, du fait de son incomparable dimension symbolique (rencontre d’une personne et d’un peuple) et exposition médiatique, elle reste fragilisée par la faiblesse de ses représentants. Et pour cause, le fossé entre les dirigeants politiques et le peuple s'est creusé à vitesse grand V ce qui pose la question cruciale d'une représentation politique au bord du gouffre.

C'est ce que nous explique Jean-Philippe Magnen, ancien élu et porte-parole d'Europe-Écologie-Les Verts qui s'est retiré de la scène politique de son plein gré en 2015. "L'exaspération n'est pas due qu’au cumul dans la durée de nos dirigeants même si c’est une question importante à régler, note-t-il. Le mal semble plus profond. La confiance est fortement entamée par le fossé creusé irrémédiablement  entre le « dire » et le « faire ». L’urgence semble être de sortir de l’hypertrophie de l’égo et d’un narcissisme exacerbé. Le « sauveur » n’existe pas, on demande à un responsable politique d’incarner un projet. Rien n’oblige de désigner des candidats avant de savoir sur quel projet ils vont faire campagne. J’inverserais bien la logique : bâtir collectivement un projet puis désigner celui ou celle mieux à même de l’incarner."

Benoît Hamon, candidat du Parti socialiste, vient par ailleurs, alimenter le débat en posant la question du chef : "Je ne suis pas l’homme providentiel. Je crois en l’intelligence collective." Si l'IRG établit également le diagnostic d'un affaiblissement croissant de la légitimité des élus, à l’exception des élus locaux, il serait bon de rappeler que pour l’élection présidentielle la légitimité symbolique demeure encore forte, même si les sources de légitimité (efficacité, participation, etc.) qui irriguent désormais les autres élections entrent de plus en plus en ligne de compte. C'est le constat réalisé dans l'ouvrage "Refonder la légitimité de l'État".

Appartient-il au candidat au poste providentiel, de casser le mythe fondateur du rapport au pouvoir au sein de la société française ? Ce même phénomène est décrit par le philosophe Jean-Claude Monod dans un article fort intéressant d'Usbek & Rica consacré à ce thème. "Nous sommes face à une exaspération de plus en plus forte vis-à-vis de la mollesse des décisions ou aux renoncements par rapport à des promesses de changement, explique-t-il. Et cela suscite un besoin d’homme action." Mais qui? À chaque élection, le peuple français s'est davantage accoutumé à voter "contre" que "pour", c'est l'apogée du "voter utile". Nul besoin de rappeler le vote massif contre Jean-Marie Le Pen, en 2002, au grand bonheur de Jacques Chirac.

En 2007, Nicolas Sarkozy, bien qu'ayant suscité une vague d'espoir parmi ses partisans, a largement profité de l'animosité générale, jusque dans son propre camp, envers Ségolène Royal. Ironie du sort, il se heurte, à son tour, à la contestation du peuple un quinquennat plus tard ouvrant la voie à François Hollande. Ne parlons pas des primaires où chaque candidat ayant déjà été aux commandes s'est fait évincer sans ménagement (Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Cécile Duflot, Manuel Valls...). L'élection présidentielle 2017 ne peut donc pas se réduire au choix d'un homme. Elle doit répondre à la crise qui touche la représentation politique, boucher le trou béant qui existe entre le peuple et ses dirigeants. Pour cela, il est nécessaire de donner du concret, de laisser le flou de côté et d'inclure l'ensemble des acteurs sociaux. "Un homme politique doit pouvoir apporter des propositions élaborées dans le champ social ou le champ savant, lance Jean-Claude Monod. Produire un diagnostic et élaborer un autre imaginaire social."

Au vu des récentes affaires faisant les choux gras de la presse, le mal semble profond et sa résolution urgente. Mais la simple présence de cette question dans le débat présidentiel montre que nous sommes peut-être à un virage historique dans notre système politique. "Je souhaite profondément un virage de notre système politique mais je ne pense pas, malheureusement, qu’il vienne avec cette présidentielle, nuance Jean-Philippe Magnen. Il y a un mouvement inédit qui s’accélère avec les primaires de droite, de gauche et des écologistes. Mais si on garde ce système centré quasi exclusivement sur la présidentielle, nous aurons du mal à changer profondément les façons d’exercer le pouvoir. Inversion du calendrier, instauration de la proportionnelle, non cumul strict des mandats en nombre et dans la durée, statut de l’élu, toutes ces réformes, évoquées depuis si longtemps, sont préalables à tout changement de fond."