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L'Europe, la grande oubliée de la campagne

La campagne électorale s'éloigne de la cruciale question européenne

Qui sera élu(e) ne pourra y échapper! La question européenne est probablement la plus importante et épineuse que le futur chef d'État français aura à manier. Et, curieusement, c'est le thème le plus sous-traité de cette campagne. Dans un contexte explosif entre Brexit, murs de barbelés, montée des extrêmes et relations pour le moins tendues avec les États-Unis de Donald Trump, le prochain quinquennat promet d'être aussi délicat que périlleux. Alors pourquoi si peu de concret autour de l'Europe ?

"Un sentiment de mondialisation malheureuse"
Pierre Calame a été le directeur général de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme de 1988 à 2009. Aujourd'hui président du Conseil de fondation, il nous apporte son expertise sur la question européenne. "D'une manière générale, l'Europe est très peu populaire car la priorité est la politique intérieure, explique-t-il. Il y a un sentiment de non contrôle, de mondialisation malheureuse. Conscients de ce désintérêt, les candidats ne s'y mouillent pas. Et puis une proposition sur l'Europe, ça doit être poussé. Ça ne tiendrait pas dans les 140 caractères de Twitter! Seul Emmanuel Macron a eu le courage de parler de l'Europe en disant que la France, seule, ne pourrait pas résister aux États-Unis, à la Chine, l'Inde... Il faudrait simplement qu'il affine sa convention démocratique. Mais je peux vous dire que dans les travées du Parlement, on brûle des cierges pour un ticket Macron-Schulz!"

L'urgence du changement de gouvernance européenne
Pierre Calame ne se contente pas de dresser un diagnostic du malade européen. Avec Patrick Lusson, membre de l'association Confrontations Europe et du Mouvement européen, il propose de "refaire de la construction européenne une épopée".  "Aujourd'hui, nous avons 40 000 normes dans l'UE, lâche l'auteur de Sauvons la démocratie. On estime que l'Europe est faite par les lobbys, pour les lobbys. Or, ce n'est pas le projet initial. Mais à force de rester dans le ventre mou de la mondialisation, c'est effectivement devenu le cas."
L'une des plus grandes faiblesses de l'Europe est qu'elle a totalement perdu sa légitimité envers les citoyens. "Nous avons oublié que l'essentiel de la gouvernance n'était pas de gérer une communauté instituée mais d'aider une communauté à s'instituer, rappelle Pierre Calame. La construction de l'Europe par le marché n'était que le plan B au départ. Nous voulions construire l'Europe par le politique mais on n'y est pas arrivés. Donc on l'a fait par l'économie qui prend bien trop de place aujourd'hui." C'est pourquoi une nouvelle convention européenne semble essentielle. Pierre Calame a d'ailleurs lancé l'idée d'une gouvernance à multi-niveaux qu'il explique dans son manifeste ainsi que d'une Europe à deux cercles.

Remettre le citoyen au coeur de l'Europe
En France, il ne faut guère s'étonner que les propositions "positives" pour l'Europe ne fleurissent pas. La raison est cynique : trop peu d'élus connaissent l'Union européenne. "Notre problème, c'est qu'on ne connaît rien à l'Europe, tranche Pierre Calame. Regardez les trajectoires politiques de François Fillon ou François Hollande. Ils n'ont fait que de la politique intérieure. Très peu de députés européens sont spécialistes de la question européenne. Trois me viennent en tête : Pervenche Bérès, Sylvie Goulard et Alain Lamassoure. En Allemagne, le candidat du SPD (Parti social-démocrate allemand) a été président du Parlement européen! Ça en dit long..."
Alors comment donner envie aux citoyens de s'intéresser à l'Europe alors que leurs représentants l'ignorent? D'après l'ancien directeur général de la Fondation Charles Léopold Mayer, il faudrait une Assemblée instituante qui passerait "par un vaste processus citoyen, des Etats généraux de l'Europe, se concluant par une véritable Assemblée européenne de citoyens." Encore faut-il que les planètes soient alignées et que le couple franco-allemand engage le processus.

L'Europe est malade mais sa maladie n'est pas incurable. Le constat peut paraître amer alors que nous fêtons cette année, et dans l'indifférence quasi-générale, les 60 ans du Traité de Rome, les 25 ans de l'UE et les 30 ans du programme Erasmus. Autant d'anniversaires probants qui rappellent que l'Europe sait aussi insuffler de l'espoir. Jean Monnet disait : "Ce qui est important, ce n'est ni d'être optimiste, ni pessimiste, mais d'être déterminé."

(Photo de Peter Kurdulija)